ROMANTISME NOIR : Le crépuscule des images
Texte et commissariat de Théo-Mario Copppola



2016


L’exposition Romantisme Noir, le crépuscule des images met en regard les œuvres de Yasmina Benabderrahmane et de Vincent Lemaire.

Formés aux Beaux-Arts de Paris, ils partagent une propension à expérimenter la corporéité de l’image, son édification sculpturale ainsi que la matière photographique comme lieu d’expression de la singularité. Ils construisent, l’un en projetant un faisceau d’éléments provenant de la communauté des sciences, l’autre en construisant des mythes de la lumière et des corps, des propositions esthétiques proches du romantisme noir de Mario Praz : spectres incarnés, paysages de désolation, minéraux ésotériques, résurrection chimique de la matière photographique.

Le titre de l’exposition Romantisme Noir fait référence au concept élaboré par l’universitaire, collectionneur et décorateur italien Mario Praz.*


Faust et Frankenstein.
Ils sont les deux astres noirs
de nos sempiternelles mythologies.




⌈…⌋ L’exposition donne à voir le registre du corps mystérieux ou troublant, dans un panorama désolé de tragédie. Ce corps, qui peut être parfois ésotérique, se transforme en pierre, en matière photographique même ou en paysage martien. Il est matière. Matière de l’étrange. ⌈…⌋


⌈…⌋ Pour Yasmina Benabderrahmane, la chair peccamineuse, capable d’engendrer tient quant à elle au symbole de la vie évanescente et la fougue déchaînée de la fertilité. Le corps est aussi une matrice à l’infini. Il peut engendrer d’autres corps après lui. Mais cette chair est cendrée. Elle est brûlée par une atmosphère toxique et incandescente. La série des survivances rejoue cette dramaturgie : la chute, la prière, la jupe, l’appendice. Elle est une exploration de la vulnérabilité du corps et de sa représentation en vanité. Apparition du corps de l’image et distorsion du corps à l’image dans des poses décadentes, proche des canons du romantisme noir de Mario Praz, avec ses apparitions, sa sensualité troublante et emphatique.

Les pierres sont-elles aussi vivantes que nos morts ? Sans cris, elles brûlent puis se glacent et reposent enfin en des vallées larges et tranquilles. Elles nous apparaissent comme nouvelles, presque décoratives et paisibles. Les japonais leur offrent des jardins de quiétude, sans fontaines. Elles sont agencées en harmonie, petites et imagées. Elles évoquent en de miniatures paysages la superbe de la nature. La quiétude n’est pas l’essentiel ici. La pierre est un talisman, un objet rituel, un être (vivant). Elle est habitée par cette énergie plus grande que nous-mêmes comme la collection minérale de Yasmina Benabderrahmane où chaque pierre, singulière et caractérisée par sa forme propre, se livre à la contemplation. La ‘matrice’ de cette série n’est autre que la Melencolia de Albrecht Dürer datant de 1514. Anecdote significative, cette gravure sur cuivre qui représente des objets allégoriques (dont l’ange, l’eau, la roue, le sablier, le cadran solaire, la cloche, la balance, et le fameux polyèdre) est régulièrement associée à une série (Meisterstiche) à laquelle appartient Le Chevalier, la mort et la diable (1513) dont le titre résonne étonnamment avec l’ouvrage de Mario Praz. La lumière laiteuse et suave qui baigne cette série de Yasmina Benabderrahmane fait vibrer ces formes occultes.

Chair Pelliculaire est une transposition métaphorique du mythe de Frankenstein. Les tissus morts, sous l’impulsion de la science (ici la chimie) se mettent en mouvement. Ils sont animés par une énergie, un flux vital. La chair pelliculaire danse et s’étire.

Comme dans la danse serpentine de Loïe Fuller, la répétition du mouvement agit comme un envoutement. Captifs, nous sommes à la surface même de la matière, dans un paysage (présence d’une ligne horizontale) microscopique mais présentée comme un décor phénoménal. Cette promesse venant des enfers n’est pas sans évoquer le mythe de Faust ; une promesse pour vaincre le réel. La matière photographique apparaît comme un atout possible de Méphisto, capable d’imprimer avec sa lanterne noire les fantasmes et les appétits inavoués.

Sosie-Momie et Nymphe #1 s’inscrivent également dans cette longue histoire des corps maudits et des âmes damnées. Ces corps pourraient être les créations d’un Frankenstein, fruits de la mutilation des corps. ⌈…⌋

⌈…⌋ L’exposition Romantisme Noir est un manifeste décadentiste : un laboratoire de recherches expérimentales où les mythes renaissant dans la matière des corps. 
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(1) - Mario PRAZ, La Chair, la mort et le diable dans la littérature du XIXème siècle. Le Romantisme noir, Denoël, 1977 (Gallimard, Tel, 1998)

Théo-Mario Coppola


























































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