La Bête, un conte moderne de Yasmina Benabderrahmane



La Bête, un conte moderne de Yasmina Benabderrahmane
Installation multimédia, dimension variable, LE BAL © Adagp, Paris, 2020




« C’est une histoire entre deux rives, celle du Maroc d’hier où les matières sont à ras de la terre et des corps, et celle d’aujourd’hui, entre béton et rocailles. Depuis 2012, Yasmina Benabderrahmane traverse les dunes et les plaines de son pays d’origine qu’elle tente d’apprivoiser par l’image, après quatorze ans d’absence.

Dans la vallée du Bouregreg, un nouveau centre culturel, théâtre et musée archéologique, chantier pharaonique du roi, semble une bête couchée, figure d’une modernité en cours qui ronge le paysage et change, peu à peu, la physionomie d’un pays ancestral. La « Bête » ne dort pas, elle gonfle, ronfle et s’installe, grossit de jour en jour et impose son architecture aux allures de carapace.
Plus loin, sur les pentes désertiques, calleuses, pelées de l’Atlas sommeillent des villages pavés de temps mort, de traditions que l’on se passe de mains en mains, et où on peut encore entendre la voix adoucie du bouche à oreille et des contes qui rassemblent les familles le jour de l’Aïd.

Yasmina Benabderrahmane nous invite à suivre le chemin qui serpente entre ces deux mondes. Son travail est habité par son histoire familiale, entre métaphore et fragments bruts. Il y a l’Oncle d’abord, géologue, responsable de la « Bête » de la vallée du Bouregreg, garant des sols et de la mémoire, et il y a la grand-mère, un peu plus loin, à Chichaoua, qui boucle le temps et tresse les coutumes, entre henné et viscères.

De ces espaces et de ces corps familiers où se joue l’histoire contrariée du Maroc contemporain, Yasmina Benabderrahmane cherche à s’approcher du détail et des matières, des mains qui façonnent, qui agissent ou reproduisent, au fil des âges, les mêmes gestes. Dans les soubresauts saccadés de la pellicule, l’œuvre de Yasmina Benabderrahmane nous invite à une histoire marocaine minérale et instinctive, où les pierres dégoulinent et le sang caille, et où le regard de l’artiste se pose sur l’intimité du temps qui gît, passe et se retourne. »

Adrien Genoudet, co-commissaire.



This is a story between two shores: yesterday’s Morocco, with raw materials at ground and body level, and today’s Morocco, in concrete and rock. Since 2012, Yasmina Benabderrahmane has been travelling across the sand dunes and plains of her native country, which after fourteen years of absence she attemps to reclaim through a visual language.

In the Bouregreg Valley, a few kilometres from Rabat, a new cultural centre, theatre and archaeological museum are being built, a colossal project instigated by the King that resembles a crouching beast, a figure of modernity eating away at the landscape and gradually altering the physiognomy of an ancestral country. The “Beast” does not sleep, it expands, snores, and settles into the landscape, growing larger day after day, imposing its shell-like architecture.
Further on, lie the rough, deserted, bare plains of Chichaoua, in the Atlas Moutains where traditions are passed on from one generation to another in dead calm villages, and where tales told in soft voices bring families together during the celebration of Eid Al-Adha.


Yasmina Benabderrahmane invites us to follow the winding paths between these two worlds. Her work is inhabited by her family history, between metaphor and raw fragments. First of all, there is the Uncle, a geologist responsible for the “Beast” in the Bouregreg Valley, guarantor of the earth and memory. A little further on, there is the Grandmother in Chichaoua, who manages time and weaves customs, from henna to the viscera.
In these familiar spaces and bodies where the unsettled history of contemporary Morocco plays out, Yasmina Benabderrahmane focuses on details and textures, and on hands that shape, enact and reproduce the same gestures over and over, throughout the course of time. In the halting upheavals of film, Yasmina Benabderrahmane’s work leads us to a sensitive, mineral, instinctive vision of Moroccan history, with dripping stones and coagulated blood, and where the artist’s gaze is posed upon the intimacy of passing time.

— Adrien Genoudet, co-curator.


























































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